Attention zone rouge … Bienvenus à Kalemie

Nous sommes le 10 juin 2019, je m’apprête à décoller pour une nouvelle mission, direction la République Démocratique du Congo. Destination finale Kalemie.
Il aura fallu quatre mois périlleux de négociation pour obtenir le sésame, un visa pour entrer sur le territoire congolais. Des allers retours en urgence à l’Ambassade de RDC à Paris et des refus sans justification n’ont pas eu raison de notre motivation. Non n’est pas une réponse suffisante pour annuler une mission et au bout de 4 mois, nous obtiendrons finalement notre oui.
Après une étape à Kinshasa, me voilà repartis dans un coucou, destination Kalemie. Je rentre en territoire classé rouge selon le Ministère des Affaires Étrangères français « formellement déconseillé ». En parcourant la route qui relie l’aéroport du centre-ville, je me dis pourtant que cet endroit ne laisse en rien présumé d’un quelconque risque. Je longe le lac Tanganyika qui donne des allures de bord de mer.

Route entre l’aéroport et le centre ville
Pourtant Kalemie a de quoi être hostile. Ce territoire est l’un des points de départ de l’épidémie de Choléra qui touche le pays chaque année. En 2018, 25170 cas et près de 1000 décès ont été recensés. La région connait de fortes tensions interethniques provoquant le déplacement de plus de 500 000 personnes dans la province, dont la plupart viennent se réfugier à Kalemie. Une précarité exacerbée qui provoque régulièrement des tensions.
Les conditions humanitaires se dégradent à tel point que l’ONU a placé la province de Tanganyika en urgence de niveau 3, le maximum, au même titre que l’Irak, la Syrie et le Yémen.
Je suis accueilli par l’ONG AMUKA, avec lesquels nous travaillons sur le projet pour cinq jours de mission exploratoire. Avec mon cahier des charges long comme mon bras, me voilà partis pour récolter toutes les informations nécessaires au montage du projet.
La spécialité de AMUKA c’est la fabrication de dose de chloration pour la population. Ils en distribuent mais malheureusement la demande est trop forte. Ils cherchent donc d’autres alternatives pour résoudre cette crise humanitaire qui touche Kalemie depuis tant d’années.

Laboratoire de production de chlore
Sur le terrain, le service public REGIDESO ne permet pas d’approvisionner en eau potable tous les habitants de la ville et la plupart des fontaines à eau ne fonctionnent plus. Dans tous les cas, même l’eau distribuée par l’office public n’est pas potable. La population, les femmes particulièrement, utilisent alors directement l’eau du lac pour leurs besoin quotidien. Préparer le repas, se laver et boire… Une eau non potable et à 28°c.
Elles parcourent en moyenne 10KM par jour, à pied, avec leur bidon de 20L d’eau sur la tête, pour permettre à leur famille d’avoir un accès à l’eau.

Jeune fille récupérant de l’eau du lac Tanganyika
La situation est pire dans les camps de déplacés où AMUKA m’a emmené et pour lesquels nous serions susceptible d’intervenir. Au-delà de l’eau, ces personnes vivent dans le dénuement le plus total. Pas de toit sur la tête, pas de nourriture, pas d’eau potable … Rien.

Camp de personnes déplacées à Kalemie et Nyunzu
Nous sommes mercredi, ma mission s’achève. Je ne sais pas quand nous reviendrons car maintenant le plus dur reste à trouver les fonds nécessaires pour permettre à AMUKA et Électriciens Sans Frontières de financer le projet. Nous allons devoir faire face à une confrontation temporelle entre l’urgence humanitaire sur le terrain et les délais administratifs des bailleurs qui prennent entre 3 à 6 mois pour étudier une demande.
Je repars incapable d’annoncer aux gens que nous ne pourrons surement pas intervenir avant l’année prochaine. En attendant, ils continueront toujours à parcourir leur 10km par jour, à boire de l’eau qui les rend malades, à mourir du Choléra.
Il faudra faire preuve de patience mais nous reviendrons et cette fois pour installer des systèmes de filtration qui permettront d’approvisionner en eau potable un quartier de 13000 habitants.
De retour chez moi, j’ouvre mon robinet et je repense aux 10 kms … Ces missions sont toujours un choc où l’on prend en pleine face l’injustice d’être né au mauvais endroit au mauvais moment.